Sur le livre “L’imposteurs de l’économie” Philippe Riès Vs Laurent Mauduit

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http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-ries/070412/sur-le-dernier-livre-de-laurent-mauduit-un-regrettable-melange-des-ge#comment-1901701

Sur le dernier livre de Laurent Mauduit: un regrettable mélange des genres

Par Philippe Riès

Dans Les imposteurs de l’économie, dernier livre de mon excellent confrère et ami de quarante ans Laurent Mauduit, il y a une très bonne idée. Plus que bonne, salubre. Dénoncer les charlatans et affairistes (à des degrés divers) qui représentent la «pensée» économique officielle en France, monopolisent le temps de parole dans les médias et inondent les librairies d’ouvrages bavards et superficiels sur les thèmes à la mode. Et puis, il y a aussi, malheureusement, une très mauvaise idée : enrôler de force cette démonstration dans sa sempiternelle croisade contre ce qu’il appelle la «pensée unique ultralibérale» (forcément «ultra»). Ce qui fait que Laurent se prend les pieds dans le tapis.

Il est à la fois réjouissant et rafraîchissant de voir dévoiler, d’une plume alerte et incisive, les conflits d’intérêts, petits et grands arrangements, compromissions diverses et erreurs d’analyse de ces professeurs d’économie qui arrondissent très largement leurs fins de mois en conseillant discrètement des institutions financières, en empilant les jetons de présence dans les conseils d’administration et dont l’omniprésence médiatique est partie intégrante d’une stratégie de valorisation de leur «marque». La complaisance complice de journalistes dans ces opérations de promotions est justement exposée.

Où l’on rencontre donc l’héritier Pastré (Olivier de son prénom, dynastie bancaire marseillaise) et ses juteuses prestations dans la Tunisie de Ben Ali dont les auditeurs de France Culture (où il sévit le samedi matin) sont censés tout ignorer. Les communicants multicartes Cohen, Daniel et Elie, qui émargent respectivement à la banque Lazard et aux Pages Jaunes. Le bondissant (d’un micro à l’autre) Jean-Hervé Lorenzi, président de la société d’entraide baptisée «Cercle des Economistes», qui conseille une des branches de la famille Rotshchild et le pouvoir politique, quelle que soit sa couleur. Et le consensuel Christian de Boissieu, robinet d’eau tiède toujours prêt à couler, cumulard de la prestation tarifée et président du Conseil d’analyse économique, un «machin» plus ou moins œcuménique créé sous Lionel Jospin pour donner des avis au Premier ministre et qui lui a survécu (comme si le pouvoir était encore à Matignon !). Et quelques autres.

Derrière ces compromissions peu avouables (d’où la discrétion de leurs auteurs), Laurent Mauduit veut voir la main invisible, sinon du vilain marché, du moins de la «finance ultra-libérale» (forcément «ultra») qui aurait en fait «acheté» la science économique pour imposer son projet sinistre de domination du monde et de liquidation du «modèle social français» (ah, le programme du Conseil national de la Résistance !) Petit problème : la vaste majorité des économistes épinglés dans le livre sont des keynésiens de jus plus ou moins pur, comme mon ami Laurent. Il suffit de connaître leurs analyses de la crise financière mondiale (et comment y échapper puisqu’ils sont partout) pour savoir qu’ils ont tous applaudi des deux mains à la «relance» budgétaire et à la mise en route de la planche à billets par les banques centrales, alpha et oméga de la réponse des pays avancés. «Solutions» qui consistent à faire payer les contribuables (et demain les épargnants) en lieu et place des banquiers et des spéculateurs.

Tout à sa croisade, Laurent Mauduit embarque dans l’aventure des gens qui n’y ont pas vraiment leur place. Marc Fiorentino n’est pas un économiste mais un «trader», aux pratiques douteuses. Comme l’expose si bien l’auteur, qui le dénonce comme «ultra-libéral» (forcément «ultra») tout en en invoquant ses multiples déclarations en faveur…de la «nationalisation partielle des banques». Mais chez les traders surmédiatisés, pourquoi n’avoir pas ajouté l’inénarrable Marc Touati, adorateur d’Alan Greenspan (un des vrais responsables de la crise, lui) et contempteur infatigable de la Banque centrale européenne (qui a pourtant sauvé la mise à Touati et à ses semblables) ? Trop keynésien peut-être ?

Par contre, deux économistes qui, Laurent Mauduit le raconte, se sont conduits de manière décente peuvent être classés comme libéraux : Nicolas Baverez , qui cesse sa collaboration avec Les Echos quand le quotidien économique est racheté par le bagagiste Bernard Arnault et surtout Jacques Delpla, qui démissionnera de BNP Paribas parce que la banque de Michel Pébereau l’a contraint de retirer, au sein de la commission Attali (qu’allait-il faire dans cette galère ?) une proposition de réforme qui allait contre ses intérêts. Comme l’auteur est conduit à l’avouer au détour d’une page, les grands patrons français sont tous sauf des libéraux. En France, la défense des rentes de situation est le plus grand dénominateur commun.

Faisons crédit également à Laurent Mauduit d’avoir l’honnêteté de faire son autocritique sur le cas de Jean-Paul Fitoussi, ci-devant représentant de Keynes en terre de France, devenu agent des pâtes italiennes Barilla. Et auquel il avait ouvert les colonnes de Libération puis du Monde. Mais pourquoi ? Parce que l’OFCE, dont Fitoussi a été longtemps le président, est pour notre auteur le pôle français de la «résistance» à la fameuse «pensée unique ultralibérale» (forcément “ultra”). Une sorte de village gaulois. Fitoussi lui-même ne ratait jamais une occasion de se présenter comme une «victime», un Astérix de la pensée économique défiant solitairement la domination de forces hostiles. C’est une mauvaise plaisanterie.

Le personnage a régné pendant des années sur l’enseignement de l’économie à Sciences-Po (dont l’OCFE dépend), cocon des élites économiques et politiques hexagonales. Les économistes, keynésiens militants, de cet organisme ne sont pas avares d’intervention dans les médias. Que dire d’Alternatives Economiques, qui jouit d’un quasi-monopole chez les enseignants d’économie du second degré (on comprend qu’ils n’aiment pas la concurrence !) et dont les figures de prou, gens de qualité au demeurant, ont micro ouvert sur France Culture ? Sans compter le volubile Bernard Maris, antilibéral militant qui après avoir tenu chronique sur France-Inter pendant des années, a été nommé en décembre 2011 au Conseil général de la Banque de France, un fromage de la République aussi inutile que coûteux (le coût de fonctionnement de la BdF est lui-même un anachronisme proprement scandaleux). Ce n’est pas mentionné dans le livre.

En tout et depuis toujours, la grille de lecture de Laurent Mauduit, c’est que l’Etat, c’est bien, et le secteur privé, voilà le mal. Qu’un Lordon et ses acolytes «atterrés», tous fonctionnaires, battent eux-aussi les estrades médiatiques en marge de leurs chères études à l’utilité sociale discutable, rien à dire. Puisque le contribuable paye, il ne peut y avoir ni rente, ni conflit d’intérêt, ni défense de privilèges. Mais que des économistes de haut niveau, confronté à la disette budgétaire d’un Etat impécunieux qui condamne les universitaires français à la médiocrité, recherchent et obtiennent des financements privés, c’est impardonnable. Ils auront forcément un fil à la patte qui les transformera en serviteurs obséquieux de la haute finance.

Le problème, et la faille principale de l’ouvrage, c’est que Laurent Mauduit n’en apporte aucune démonstration. Il procède par affirmation. L’école d’économie de Toulouse, la seule institution française jouissant d’un véritable rayonnement international, a-t-elle rencontré un succès certain dans cette démarche, directement inspirée des grandes universités américaines ? C’est, nous affirme l’ami Laurent, qu’elle est au service des «marchés». Contrairement à sa vertueuse rivale parisienne (dont le «lazardien» Daniel Cohen est une éminente figure, encore un piège dans le tapis) qui serait punie parce qu’elle appartiendrait plutôt à «l’école de la régulation».

Passons sur le fait que TSE (Toulouse School of Economics) soit beaucoup plus ancienne et bien mieux organisée que PSE (Paris School of Economics). Mais où sont les preuves que les centaines d’économistes qui contribuent aux très nombreux thèmes de recherche de l’institution dirigée par Jean Tirole (pas médiatique du tout, celui là) travaillent sous la dictée des marchés ? Aucune. Ces travaux ne sont même pas évoqués. Par contre, l’auteur a déniché un économiste, un, Augustin Landier, diplômé du MIT qui a eu l’audace de créer un fonds spéculatif à New York, avant d’intégrer TSE. Au passage, c’est le même Laurent Mauduit pour qui il n’y a rien à redire à ce que Keynes ait été, en son temps, à la fois un théoricien audacieux et un spéculateur enthousiaste. On s’y perd. Au passage, l’auteur manifeste qu’il n’a pas compris grand chose aux crises financières récentes (depuis la crise asiatique de 1997-98) puisqu’il semble persuadé que les coupables sont les «hedge funds». Mais c’est un autre débat.

En lieu et place de ce qui aurait représenté un travail de recherche plus ambitieux et moins manichéen (au fait, Esther Duflo, pour ne citer qu’elle, dans quelle université poursuit-elle ses travaux innovants sur l’économie du développement ?), Laurent Mauduit nous livre deux digressions, certes assassines et réjouissantes, sur ces marchands d’influence parisiens que sont Alain Minc et Jacques Attali. Hors sujet. S’ils sont bien des champions de l’acrobatie financière et de l’hyperprésence médiatique, ni l’un ni l’autre ne sont des économistes professionnels.

Et pour conclure, deux incohérences supplémentaires. C’est l’Ecole d’économie de Toulouse qui a été la première en France, et parmi les premières dans le monde, comme le signale d’ailleurs l’auteur, à adopter un code de transparence et de bonne conduite sur les activités extérieures de ses chercheurs. Et au sein du laboratoire d’idées bruxellois Bruegel, créé et dirigé par Jean Pisani-Ferry et dont Laurent Mauduit attaque gratuitement le mode de financement mixte (Etats européens et entreprises privées), il se trouve qu’un des «fellows» fondateurs, l’économiste Nicolas Véron, a adopté et maintenu sur la régulation financière et bancaire des positions qui n’ont pas eu l’heur de plaire (c’est un euphémisme) au pape de l’industrie bancaire française. Comme quoi, à vouloir trop prouver…

On trouvera dans ces liens, le “débat” entre gens tous d’accord organisé par Médiapart à l’occasion de la sortie du livre:

http://www.mediapart.fr/journal/audio/les-imposteurs-de-leconomie-le-debat-chaillot-1

http://www.mediapart.fr/journal/audio/les-imposteurs-de-leconomie-le-debat-chaillot-2

 

La réponse par Laurent Mauduit:

Texte de

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-ries/070412/sur-le-dernier-livre-de-laurent-mauduit-un-regrettable-melange-des-ge#comment-1901701

Cher Philippe,

Je me contente ici d’une réponse rapide, puisque nous sommes d’accord pour organiser un face-à-face entre nous deux, sous peu, lors de ton prochain séjour à Paris- face-à-face en version audio ou vidéo que nous mettrons en ligne sur Mediapart.
Juste quelques remarques, donc.

J’ai le sentiment que tu te laisses aveugler par tes convictions (libérales). Tellement aveugler que tu en viens à proférer une énormité : tu veux tellement démontrer que je fais fausse route en pointant une main mise de la finance ou du CAC 40 sur la communauté des universitaires que tu en viens à dire une énormité, à savoir que ces économistes les plus médiatiques sont en fait des… keynésiens !

Qui penses-tu convaincre en énonçant cela ? Ou, j’ai observé qu’en réaction à ce que j’avais écrit, certains des économistes avaient dit cela. Lorenzi notamment. La main sur le cœur, croix de bois, croix de fer… il a juré que Keynes était son maître à pensée, et qu’il ne l’avait jamais renié.

Mais tu sais bien que tout cela n’a aucune sens. D’abord, quelques-uns des « experts » dont je parle ont depuis longtemps cessé de produire dans les revues internationales reconnues par la profession – pour ceux qui y ont eu accès- et l’économie leur sert trop souvent de vitrine pour, entre cocktails et mondanités, faire leur vrai métier : lobbyiste, apporteurs d’affaires… C’est d’ailleurs pour cela que je me suis arrêté dans ma galerie de portraits également à Minc et Attali. Parce que ces deux-là sont les modèles les plus aboutis de quelques-uns de ces économistes parisiens.

Alors, affubler certains de ces économistes –pas tous- du qualificatif de keynésien est une aimable plaisanterie. Beaucoup d’entre eux sont dans la bien-pensance du moment. Dans le main stream. Dans l’air du temps. Et l’air du temps, c’est la pensée libérale, ou néo-libérale.
Su ce point, donc, je trouve ta critique sympathique et vive. Mais je ne la trouve pas convaincante.

Et puis, je voudrais m’arrêter au deuxième argument important que tu avances, celui sur l’Ecole d’économie de Toulouse. Tu me faire dire en substance que cette école travaille sous la dictée des marchés.

Or, ce n’est pas cela ma crainte. Cette école-là est l’une des plus prestigieuses en France, et je le note. Je relève aussi que son principal dirigeant est l’un des économistes les plus réputés à l’étranger et que c’est sans doute l’un des rares Français que l’on présente comme nobélisable. En clair, je ne présente pas cette école sous le jour que tu dis. Je me permets juste de me moquer de quelques assertions péremptoires énoncées par certains des économistes qui y travaillent et qui, par outrance léibérale et adoration des marchés, n’ont pas vu ou pas voulu voir la crise qui venait. Au point de la nier quand elle avait pourtant commencé.

Nul déterminisme donc, de ma part. Je ne dis pas que les financements privés conduisent mécaniquement à des pensées asservies. Je fais deux observations plus précises – et comme tu caricatures ce que je dis, tu ne mesures pas ces nuances.

Primo, je relève que les financements privés peuvent soulever des débats. Faut-il des financements privés abondant des fondations, à charge pour les chercheurs ensuite de les répartir, sans que les financeurs aient leurs mots à dire, pour préserver la maîtrise par les enseignants et chercheurs des contenus académiques ? Ou faut-il accepter des financements « fléchés » vers des chaires ? Ce sont des débats très lourds de conséquence sur lesquels je me suis longuement arrêtés. Et tu vas si vite en affaire pour me critiquer, que tu n’y prends même pas garde. Les exemples que je donne sur Dauphine ne prouvent-ils pas qu’il existe des dangers ?

Et puis deuxio, je relève que le basculement vers un système de financement privé non maîtrisé produit des effets inquiétants : plus de 30 millions d’euros de financement privés pour Toulouse, qui est plutôt libérale, et seulement 2 millions d’euros pour l’école de Paris, qui est plus attachée à la régulation… cela n’est-il pas préoccupant ?

Je trouve que tu passes donc à côté du vrai débat. Tu me reproches de faire le procès de Toulouse – ce que je ne fais pas. Et du même coup, emporté par tes passions libérales, tu perds de vue l’essentiel : c’est que ce système est en train de tuer ce qui fait la seule vraie richesse de l’économie, à savoir le pluralisme des approches.

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